Les colis liturgiques
En 1940, l’abbé Jean Rodhain installe le siège de l’Aumônerie générale des Prisonniers de guerre dans un rez-de-chaussée au n°2 de la rue Leneveux, dans le 14e arrondissement de Paris. Pour assurer le fonctionnement de son activité, il engage une secrétaire et des jeunes filles de la Jeunesse ouvrière catholique féminine (JOCF) que la défaite militaire vient de réduire au chômage.
Très rapidement, il s’avère nécessaire d’expédier dans les camps de prisonniers les objets et fournitures liturgiques permettant l’exercice du culte. Ces envois sont d’abord à destination des camps situés en France, les Frontstalags, mais au fur et à mesure que ceux-ci se vident, il faut également fournir les camps du Reich où aboutissent les prisonniers transférés, les Stalags et les Oflags.
Ce travail est notamment réalisé par le personnel employé à l’aumônerie générale. Une journaliste du journal Voix Française s’y rend en février 1941 et relate la scène : « Je m’attendais à trouver une sacristie, toute parfumée de cierges et d’encens et je tombe sur une ruche toute remplie de dactylos, de fichiers, de valises. Il y a des valises surchargées d’étiquettes jusqu’au plafond. On se croirait dans une agence de voyage […]. La salle suivante est remplie de livres ; on achève pour Lübeck un immense paquet de livres de théologie ; J’apprends que dans cet Oflag il y a 250 séminaristes qui poursuivent leurs études. […]. Dans cette étrange sacristie-usine, j’aperçois enfin des hosties par caisse de 120 000 tout simplement ! […]. Il n’y a pas de cierges, la cire est si rare que la messe peut se célébrer avec une seule lumière ; aussi dans chaque valise on ne met qu’une minuscule bougie. »
Les Filles de la Charité, situées au 140 de la rue du Bac, dans le 6e arrondissement de Paris s’attèlent elles aussi à la tâche. Au début de 1945, elles ont ainsi mis en bouteilles 185 000 litres de vins et emballé des milliers de colis liturgiques.
La vie religieuse dans les camps
A la fin de 1940, 1 270 000 prisonniers français se retrouvent en Allemagne. Les sous-officiers et les hommes de troupe sont regroupés en 65 stalags, alors que les officiers sont répartis dans 30 oflags.
Rapidement, les stalags détachent la plus grande partie de leurs occupants pour fournir 82 000 kommandos (détachement de travail) agricoles ou industriels.
Les seuls prisonniers demeurant dans les stalags sont les employés au service du camp, ceux occupés à des travaux d’aménagement sur place ou à proximité, ainsi que les malades, les évadés repris et les sous-officiers exemptés de travail par la Convention de Genève. Ceux-ci constituent en règle générale moins d’un dixième de l’effectif rattaché au Stalag.
C’est au camp central que se créent des activités sportives, artistiques et intellectuelles. Il en est de même pour la vie religieuse qui y trouve peu à peu naturellement sa place et se manifeste par la construction et la décoration d’une chapelle. La captivité rapproche les prêtres de leurs paroissiens forcés dont ils partagent le quotidien. Par ailleurs, une forme progressive de libéralisation dans l’exercice du culte a lieu. Bien aidé par les envois de l’Aumônerie générale des Prisonniers de guerre, ainsi que par le clergé local allemand, des célébrations et processions vont bientôt rythmer la vie des Stalags.
L’abbé Alexandre Jacquelin, prêtre détenu au Stalag VI-A, raconte le 7 décembre 1942 l’évolution de la situation : « Pendant toute la période d’organisation du Stalag, la vie religieuse évidemment, était amoindrie. […] On manquait de place pour assigner un lieu de culte fixe. Jusqu’en novembre 1940, les messes étaient donc célébrées dans les couloirs et les lavabos, où il était évidemment plus difficile de se recueillir. […]. De grenier en grenier, on arrive à s’installer au grenier sud du Bloc VII. […] Les offices étaient particulièrement somptueux au Bloc III où les polonais avaient installé une belle chapelle. Certes notre chapelle du Bloc VII était moins riche, des murs blanchis à la chaux, un autel au parement de couverture claire que surmontait un Christ sur papier, œuvre de Louis Robert. Pourtant, elle était bien sympathique, note petite chapelle, et les foules y venaient nombreuses les dimanches et chaque soir pour la prière ».
La situation des 90% de prisonniers affectés aux kommandos de travail est bien différente. Ceux-ci sont beaucoup plus isolés du monde extérieur et vivent repliés sur eux-mêmes. Le poids du labeur journalier les étourdit Ils ne disposent pas toujours d’un prêtre, et si c’est le cas, celui-ci n’est pas toujours autorisé à célébrer la messe. La situation va s’améliorer grâce à l’action de l’Aumônerie générale, mais reste très variable selon les kommandos tout au long de la guerre et soumise à la bonne ou mauvaise volonté des autorités locales. A certains endroits, des aumôniers de camps sont autorisés à visiter régulièrement différents kommandos. L’un d’eux, l’abbé Jean Campagne décrit ainsi brièvement sa situation le 28 août 1942 : « Actuellement, je suis aumônier chargé de deux kommandos : 70 âmes à m’occuper, mais de plus en plus, je m’aperçois qu’il y a beaucoup de bien à faire. J’ai une quinzaine d’assistants à la messe de chaque dimanche. Les circonstances ne sont pas favorables pour organiser. En ferme, les camarades travaillent depuis 6h 1/2 du matin jusqu’à 8h du soir ».
A partir de 1942, certains prisonniers de guerre sont « transformés » en travailleurs civils, bénéficiant ainsi d’une plus grande liberté de mouvement, mais perdant la protection de la Convention de Genève. L’ordonnance Kaltenbrunner du 3 décembre 1943 ayant interdit toute activité religieuse auprès des jeunes travailleurs civils français, une vague d’arrestations a lieu durant l’année 1944. Les anciens prêtres prisonniers de guerre qui n’ont pas été arrêtés sont alors souvent renvoyés en Stalag, ce qui est parfois au bénéfice des kommandos. Le Père Jean de Roton, s.j., aumônier principal du Stalag III-D s’en fait l’écho dans une lettre du 27 décembre 1944 : « Nos prêtres transformés ont tous été remis dans les barbelés ; ils sont maintenant répartis entre les kommandos qui n’avaient pas encore d’aumôniers ; nous en sommes donc bien pourvus ; près de 40 prêtres pour 10 000 hommes. Ça a été un crève-cœur pour eux d’abandonner leurs ouailles des lags civils, vous le devinez. Pour ces derniers, les fêtes de Noël auront été bien grises. »
Dans les Oflags, les 30 000 officiers, dispensés de travail, sont désœuvrés. Ils tuent le temps en se livrant à des activités intellectuelles ou sportives. Les prêtres officiers ne manquent pas et l’installation d’un lieu de culte bénéficie particulièrement des talents artistiques des prisonniers comme en témoigne la chapelle française de l’Oflag VI-A de Soest qui existe toujours. L’abbé Pierre Flament évoque le cadre de la vie religieuse à l’Oflag II-D : « Notre existence de prisonniers se prêta vite à l’organisation d’offices liturgiques soignés. Les débuts se déroulèrent sans doute sous le signe de la plus extrême pauvreté : du moins les offices gagnaient en profondeur ce qu’ils perdaient en solennité. Plus tard, l’approvisionnement liturgique vint de France. […]. Il en résulta de véritables réussites : amoureusement préparés, les offices se déroulaient avec la plus parfaite ponctualité, la plus édifiante révérence. Prières du soir, saluts du Saint Sacrement, messes quotidiennes, liturgies dominicales, autant de manifestations d’une piété communautaire, où chaque grande fête constituait un triomphe devant une assistance toujours très nombreuse et de plus en plus active. »
Les parrainages des diocèses avec les journées de prière
Dès 1941, l’Aumônerie générale des Prisonniers de guerre incite les diocèses à adopter des camps de prisonniers afin de les aider sur le plan spirituel, mais aussi matériel. Au mois de juillet 1942, cela s’est réalisé dans 71 diocèses de France, mais aussi d’Afrique du Nord.
Dans de nombreux diocèses, en accord avec les camps adoptés, cela conduit à la mise en place d’une Journée de prière pour les prisonniers. Les trois quarts des évêchés français sont impliqués dès l’été suivant. Le cardinal Suhard, archevêque de Paris, en accord avec les évêques de la zone occupée, décide de l’envoi d’un message de réconfort aux prisonniers de guerre les convoquant à une Journée de prière avec la France entière le 29 novembre 1942.
Par ailleurs, sur une suggestion de l’abbé Jean Rodhain, l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques (ACA) appelle à l’organisation d’une Journée des absents dans toutes les paroisses le 17 octobre 1943.
Ces journées sont aussi l’occasion de quêtes et de ventes d’images pieuses, dont le produit est envoyé à l’aumônier du camp adopté ou à l’Aumônerie générale.
Peu après la fin de la guerre, l’abbé Jean Rodhain évoque la question : « 1942, 43, 44… Elles ne sont tout de même pas si loin, ces journées nationales où, à l’entrée de l’hiver, pour vingt-quatre heures seulement, un lien invisible se tissait des 40 000 paroisses de France aux 72 000 kommandos d’Allemagne.
Dans la paroisse, un office avec les enfants d’absents en prière. Dans le camp, une cérémonie avec, parmi toutes les provinces de chez nous, une place d’honneur pour le diocèse qui avait adopté le Stalag. Et puis surtout, dans quelques milliers de foyers, la certitude que, ce jour-là, une lettre semblait passer, une lettre sans phrase, et dont le Seigneur lui-même était le facteur ».
La Mission Saint-Paul
Dès 1942, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, demande aux autorités françaises et allemandes l’apport des « secours religieux aux travailleurs français en Allemagne ». En vain. Il met alors en place, clandestinement, la « Solution saint Paul » en 1943. De nombreux martyrs de l’apostolat, béatifiés le 13 décembre 2025, en ont fait partie.
Dès 1942, le cardinal Suhard demande aux autorités françaises et allemandes l’apport des « secours religieux aux travailleurs français en Allemagne » et la création d’une aumônerie. Les 2-3 mars 1943, il réunit à l’archevêché de Paris les « futurs aumôniers des travailleurs en Allemagne » en envisageant les exigences d’une éventuelle clandestinité. Il ne veut pas néanmoins ne pas avoir tout tenté pour obtenir une aumônerie officielle : le 11 mars 1943, il insiste auprès du maréchal et de Laval en leur demandant une intervention spéciale en faveur d’une aumônerie officielle : « les 600 000 Français travaillant en Allemagne sont privés de l’assistance de tout aumônier français. ». En vain.
En raison de ce refus persistant, la « solution saint Paul » – c’est ainsi qu’on appelait l’équipée des « prêtres clandestins » – est envisagée.
Le nom de « Solution saint Paul » (l’apôtre Paul avait travaillé de ses mains) est immédiatement adopté : au sujet de l’envoi de prêtres qui, pour être auprès des requis, seront si nécessaire clandestins. Cette solution a été délibérément voulue par le cardinal Suhard et explicitement assumée par le pape lui-même.
C’est dans ce contexte que le 21 mars 1943 paraît le rescrit pontifical destiné à assurer l’assistance spirituelle aux travailleurs civils en Allemagne en étendant, par l’intermédiaire du cardinal Suhard, aux aumôniers des travailleurs clandestins, toutes les autorisations canoniques requises.
Le 28 mars a lieu la consécration de la France au Cœur immaculé de Marie par l’épiscopat français réuni à Notre-Dame de Paris ; c’est l’occasion d’une déclaration sur le sort des ouvriers envoyés en Allemagne : « Nous n’épargnons aucune démarche pour que des prêtres français puissent leur apporter l’appui de la religion et le soutien de la charité en partageant le sacrifice qui leur est imposé. »
Les 30 et 31 mars 1943, le père Rodhain réunit à Paris les prêtres sélectionnés et de nouveaux volontaires et leur parle de la nécessaire clandestinité. Les 7 et 8 avril 1943, à la réunion de l’Assemblées des cardinaux et archevêques de France, le cardinal Suhard expose son souhait : se contenter de la clandestinité si l’on n’obtient pas de solution officielle.
Le 20 mars 1943, la Wehrmacht autorise la « transformation » de 250 000 prisonniers de guerre en « travailleurs-civils ». Quelque 200 prêtres français demandent cette transformation en « zivils » pour porter quelques secours spirituels aux travailleurs requis. Au 20 octobre 1943, on compte 25 prêtres-ouvriers clandestins, une soixantaine de requis et environ 200 prêtres “prisonniers-transformés” – le 13 avril 1944, ce sera 250 prêtres et plus de 1000 séminaristes et des milliers de militants qui seront recensés [1].
Le 16 mai 1943, l’abbé Rodhain célèbre la messe à la Piuskirche à Berlin devant tous les officiels allemands et français. Manifestation qui porte à l’euphorie les quelques 100 000 Français à Berlin, mais véritable opération Tarnung (camouflage) : les autorités allemandes visaient à obtenir des renseignements sur les présents et à camoufler leurs visées d’asservissement idéologique. Gaston Bruneton, responsable en Allemagne de l’action sociale auprès des requis du service du travail obligatoire, est à l’œuvre dans la collaboration en cherchant à obtenir de Rodhain les listes de l’action catholique et toutes les informations sur l’apostolat français. L’action de l’Aumônerie est, pour l’idéologie nazie, une force à abattre, d’autant plus qu’elle est soutenue par le Saint-Siège.
Le 3 décembre 1943, l’ordonnance de Kaltenbrunner, qui reste secrète sauf aux personnes chargées de l’appliquer, déclenche la persécution.
Outre les clercs, dont certains clandestinement « transformés » en « travailleurs-civils », il y a, parmi tous les requis embarqués par suite des lois de Vichy du 4 septembre 1942 et du 16 février 1943, un nombre certain de jeunes, jocistes ou scouts, aussi bien d’ailleurs que jécistes, jacistes ou autres jeunes catholiques, qui sentent plus ou moins confusément que cette réquisition à laquelle ils sont soumis, non seulement est une violation de leur citoyenneté nationale, mais aussi les expose, eux et leurs jeunes camarades, à un endoctrinement contraire à la foi chrétienne. Au sein même de l’État nazi, ils opposèrent à la nazification des esprits une ferme et constance résistance spirituelle et finirent martyrs de leur foi, victime de « l’activité de l’action catholique française auprès de leur compatriotes, travailleurs civils dans le Reich » ; épuisés par la maladie et les mauvais traitements, dans l’abjection des camps de concentration ou des « convois de la mort », ils offrirent leur vie pour l’Évangile.
On peut véritablement parler de « martyrs », pour ces prêtres, religieux et séminaristes comme pour les jeunes laïcs (jocistes, scouts ou autres « militants ») qui, « en haine de l’Évangile », « pour messes célébrées ou entendues », pour leur « fidélité au pape et au cardinal Suhard qui les avaient envoyés », « pour leur action catholique non politique », etc. sont morts de la même mort que tant d’autres, dans le camp de concentration où eux aussi ont été envoyés. Ce qui leur était propre était dissimulé leur arrestation, leur condamnation et leur passion découlaient du décret de persécution nazi porté contre l’apostolat catholique français à l’œuvre parmi les travailleurs en Allemagne ; or, dans toute leur passion ils avaient refusé de donner quelque prise à la peine qui leur était infligée : ils ont « remis l’épée au fourreau », offrant seulement leur propre vie pour tous ceux dont ils se trouvaient proches, leurs compagnons de travail, puis leurs compagnons de détention (jusqu’à leur livrer quelques grammes de leur maigre pitance), et jusqu’à leurs délateurs (dont ils ont demandé à leurs proches de ne pas livrer le nom) et leurs bourreaux eux-mêmes (pour qui ils priaient Dieu de leur ouvrir les yeux et le cœur). Que ce décret de persécution soit unique ou non, il fut explicitement porté contre l’apostolat catholique. Or, si pour la théologie catholique, selon la formule de saint Augustin reprise par saint Thomas d’Aquin « martyres discernit causa, non poena » (ce n’est pas la peine qui fait le martyr, mais la cause du châtiment accepté, désarmé, jusqu’à la mise à mort), on ne peut pas ne pas reconnaître qu’au sens propre du terme, il y a eu ici au moins 51 – en comptant Marcel Callo béatifié en 1987 – cas de martyrs très authentiques, qui ont été victimes, non pas seulement de la Seconde Guerre mondiale, mais plus précisément, à cette occasion et très officiellement, de l’athéisme nazi.
Source : Mgr Charles Mollette, La « Mission Saint-Paul », traquée par la Gestapo, François-Xavier de Guibert, 2003
Les Missions Vaticanes
L’une des religieuses de la congrégation des Franciscaines Missionnaires de Marie (FMM) ayant participée à la Mission Vaticane de Bergen-Belsen rapporte son témoignage sur cette aventure.
« Avant le 8 mai, jour où fut signé la paix, avant même la libération des camps de prisonniers qui s’opérait au fur et à mesure de l’avancée des Alliés en Allemagne, le cœur du Père commun à tous les hommes s’est ému de pitié à la pensée de la détresse immense de ces camps : et Sa sainteté Pie XII suscite, encourage et bénit le projet de l’Aumônerie Générale des Prisonniers et Déportés d’aller porter secours à ceux qui souffrent et qui espèrent en ces camps terribles qui ont nom Dachau, Buchenwald, Belsen, etc.
Et dès les premiers jours de mai, plusieurs équipes partent de Paris. Mais la charité délicate du Père sait qu’il faut des mains et des cœurs maternels pour se pencher sur ces détresses. C’est pourquoi plusieurs « Missions Vaticanes » – c’est le nom officiel donné à chaque formation – emmènent des religieuses.
Des FMM furent demandées pour ces expéditions toutes missionnaires, et avec joie répondirent à l’appel.
Et le 4 mai, nous partons 4 FMM « Mission N.D. du Perpétuel Secours » pour Belsen, « le camp de la Mort Lente », avec : 4 religieuses Filles de la Charité, 7 aumôniers (5 Français, 1 Polonais, 1 Belge), 6 docteurs, 7 assistantes et infirmières. […].
C’est un aumônier français – prisonnier de guerre resté volontairement ici – qui nous accueille à la descente du camion par ces simples mots qui en disent long et traduisent son émotion et la nôtre : « Ça fait quelque chose là – il se frappe le cœur – de vous voir ici ! »
Le camp de Belsen contient environ 1800 déportés politiques de toutes nations, en majorité des Polonais, des Hongrois, des Tchèques, quelques Français, Italiens et même Allemands.
Les « D.P. » ne sont plus dans le Camp I, qu’ils ont habité 2,3,6,8 ans (ceci pour les Allemands), camps de baraques en bois, style connu. Les Anglais les ont brûlées, tant elles étaient infestées de poux. « Ils ruisselaient, nous dit un aumônier qui les a habitées ! c’est le terme le plus exact pour rendre la vérité – de typhus et de saleté.
On a transporté les malades dans les casernes du Camp de S.S. où ils ont chacun leur lit, alors qu’ils étaient parfois 3,4, sur ces étroites couchettes. 1200 dans des baraques faites pour 200… Des vivants furent trouvés sous des cadavres ! Ils sont enroulés dans une couverture, sur leur paillasse.
Le plus gros travail est fait, certes, mais personne encore ne s’est approché d’eux, personne encore ne les a traités comme des « êtres humains ». Et c’est ce beau rôle de charité que le Seigneur nous a réservé !
C’est dans un état de prostration pathologique « post-typhus », de crainte, de frayeur, que nous trouvons les 500 malades du « Round House Hospital », qui sont confiés à une équipe d’assistantes anglaises pour la partie administrative, aux 8 Religieuses de la Mission Vaticane pour les soins, aidées par une équipe de « D.P. » à peine remis, sous la direction de nos médecins et d’étudiants en médecine Belges, dont nous apprécions le dévouement, la délicatesse et les sentiments profondément chrétiens, quant à la majorité.
Deux d’entre nous se partagent une salle de 174 lits, Une, s’occupera de 35 tuberculeuses, qui, jusqu’aux derniers jours, meurent sans que l‘on puisse faire rien ou à peu près pour les soulager. Des salles de 10, 12 lits sont confiés aux autres religieuses.
Quel contraste saisissant ! Cet hôpital est l’ancien « casino » des officiers. Les pièces sont vastes, luxueuses. Aujourd’hui, quel spectacle ! Ces malheureux à l’aspect cadavérique, gisant nus dans leur couverture mouillée, dans une odeur répugnante, gémissant, et parfois même, criant de douleur. […]Quel beau terrain de travail pour nous ! En bien peu de temps, ce sentiment de crainte de la part de nos malades, se transforme en confiance, en reconnaissance et même en affection.
Ce sont des femmes de toutes nationalités et religions. Mais la majorité est Juive. Toutes très jeunes, 15 à 25 ans environ, et même des enfants, 10, 12, 13 ans. Nos rapports semblent difficiles, au début par l’incompréhension des langues. Mais vite, nous apprenons les quelques mots d’allemand indispensables, et, puis notre compassion, notre charité s’expriment par ces mille attentions auxquelles les malades sont si sensibles, et qui sont plus des mots. Cependant, quelques-unes parlent français, et nous servent d’interprètes. […]Ce travail, aimé bien qu’un peu ingrat, car on sentait son impuissance devant la souffrance, la maladie, devant la détresse morale de ces malheureux sans famille, sans pays, sans ressource, impuissance rendue plus sensible par la différence de religion et de langue, prenait la grande partie de nos journées.
Dès que nous étions libres, vers 5h 30, nous allions à la recherche des Français isolés parmi les milliers de Polonais, Hongrois, etc. … dans les « blocks », casernes SS qui leur servaient d’hôpital. Ils étaient là, ignorés, aucun service de renseignements n’ayant pu être encore établi, étant donné le nombre de « D.P. » du camp, et l’urgence des questions matérielles, soins et ravitaillement primant tout. C’est à la Mission Vaticane que fut confié ce travail du Fichier du Camp. »